
Ingrid-Hélène a rejoint l’opération Milliard en 2024. Elle est ambassadrice du mouvement en Auvergne Rhône Alpes et a été l’invitée de notre première (!) masterclass en novembre 2024 sur les monnaies locales. Découvrez son portrait !
Qu’est-ce qui est malade dans notre modèle économique ?
Notre modèle économique est malade de placer la valeur là où il n’y en a pas : le PIB, la richesse… et d’oublier là où se trouvent les vrais « bénéfices », ceux qui font du bien : la protection du Vivant qui nous fait respirer et manger, mais aussi la fraternité, la joie, la tendresse, l’amour.
Qu’est-ce qui t’a amenée à t’engager dans la transition juste ? Un déclic ?
Je pense que j’ai toujours eu l’envie, l’inclinaison vers la transition juste (et j’ai fait la grosse majorité de ma carrière dans l’intérêt général, ainsi que du bénévolat depuis mes 16 ans), mais longtemps avec un sentiment qu’il était compliqué d’agir sur tous les aspects en même temps : le déclic a été de voir tou·tes celles et ceux qui essaient, avec joie et professionnalisme. En les découvrant, j’ai compris que je n’étais pas seule et qu’il ne me restait plus qu’à les rejoindre et les soutenir.
Que fais-tu aujourd’hui, professionnellement, pour faire avancer une transition juste ?
Je suis déléguée générale du Mouvement Sol, fédération des Monnaies locales complémentaires citoyennes (MLCC) : ce sont de véritables leviers de la transition juste sur les territoires.
En effet, elles agissent sur plusieurs niveaux :
- démocratique grâce à leur fonctionnement interne mais aussi à leurs actions d’éducation populaire qui renforce le pouvoir d’agir citoyen sur les thèmes monétaires, économiques, financiers…
- écologique en développant les circuits courts et la sensibilisation au bio, à l’agriculture paysanne et à l’idée d’acheter mieux, quitte à acheter moins,
- solidaire au sein du réseau, mais aussi par des participations à des projets de territoires auprès de populations défavorisées (actuellement beaucoup autour des caisses alimentaires et sécurités sociales alimentaires) ou par des dons à des associations locales,
- économique en faisant circuler l’agent plus longtemps sur un territoire et développant ainsi ses ressources,
- territorial en créant des dynamiques entre les acteurs…
Le Mouvement Sol anime le réseau, accompagne les MLCC sur différents sujets et porte leur plaidoyer, dans l’idée de mettre l’économie et la monnaie au service d’une société plus juste, écologique, inclusive et solidaire.
Pourquoi cet engagement ? Qu’est-ce qui te tient particulièrement à cœur ?
Quand j’ai commencé à travailler dans le secteur associatif (il y a un certain nombre d’années maintenant), mon idée était de permettre à des gens engagés de faire vivre de beaux projets. Je n’oublie jamais la place des bénévoles, qu’elles et ils soient sur le terrain ou administrateur·rices. Je dirais même que ce sont elles et eux qui me donnent envie de me lever le matin…
Je suis convaincue qu’un changement ne sera radical que s’il part du terrain, des citoyen·nes sur leurs territoires, en lien avec les acteurs économiques et institutionnels attachés à des valeurs et aux territoires, notamment les associations, les acteurs de l’ESS, les collectivités territoriales, mais aussi certaines PME qui portent une vision. Les monnaies locales leur permettent de construire ensemble un projet de territoire résilient, démocratique, vivant, dynamique.
De plus, je suis convaincue de la nécessité de comprendre que la monnaie n’est pas un truc en dehors de la politique voire de l’économie, que notre rapport à l’économie doit évoluer si nous voulons une transition juste et que cela inclut une réelle réflexion sur la monnaie, sur nos échanges et sur notre vision de la valeur.
Qu’est-ce qui te manque, pour avoir « l’impact » dont ta cause a besoin ?
Je vais être très originale : des ressources financières et humaines…
Nous avons besoin de développer la notoriété et la compréhension des MLCC pour que les acteurs des territoires s’en saisissent mieux.
Nous avons besoin de construire des projets d’accompagnement et de formation plus variés pour s’adapter à tous les besoins et tous les territoires.
Les MLCC ont besoin d’aide pour leurs premiers emplois avant que leur modèle économique ne se stabilise et soit viable (certaines MLCC prouvent qu’il peut l’être).
Nous avons besoin que la réglementation soit plus cohérente et cesse de mettre des bâtons dans les roues de certaines collectivités qui soutiennent les MLCC…
Pourquoi as-tu rejoint l’opération Milliard ?
Cela fait des années que je suis impliquée dans des associations portant des enjeux sociétaux, et cela fait des années que je vois les difficultés pour financer des projets pourtant vitaux. Depuis que je suis plus spécifiquement dans la transition juste, je me rends compte que c’est au moins aussi difficile, alors même qu’il y a une urgence.
L’argent existe, mais il est souvent mal orienté. Il y a quand même plein de financeurs qui souhaiteraient faire mieux mais les systèmes actuels de recherches de financement sont extrêmement chronophage et mettent les associations en concurrence. Bref, beaucoup de choses à améliorer.
Quand j’ai entendu l’appel de Bastien Sibille, l’idée qu’on puisse construire cette amélioration, voire ce changement de paradigme, ensemble plutôt que chacun dans son coin, voire chacun pour soit m’a donné envie, et je me suis lancée !
Tu es ambassadrice de l’opération Milliard en Auvergne Rhône Alpes, pourquoi ?
Je suis ambassadrice de l’opération Milliard en Auvergne Rhône Alpes, parce que je me suis longtemps sentie isolée (pas totalement bien sûr) dans ma vision de la transition avant de découvrir le nombre d’acteur·rices qui la pensaient et la créaient. Je suis convaincue que les forces vives sont là mais ne se connaissent pas assez entre elles or faire interagir des initiatives de la transition juste, tout en respectant leur indépendance, ne peux qu’enrichir le territoire.
L’échelle du territoire est structurante, l’autonomie des initiatives est une richesse, mais ce n’est pas parce qu’on est au niveau local qu’on doit rester dans un bocal.
Qu’est-ce qui t’attache tant à ton territoire ?
Je suis à Lyon depuis 2006, dans le très multiculturel 7e arrondissement depuis 2008. C’est un choix, le premier lieu où j’ai voulu et réussi à me poser et à creuser ma connaissance du territoire et à approfondir mes relations. Pourquoi ? Mon père est tourangeau, ma mère de Stockholm, ma famille est disséminée en France et en Suède. J’ai beaucoup déménagé (même si la moitié de mon enfance est à Grenoble), j’ai aimé tous les endroits où j’ai habité. J’ai toujours apprécié visiter les différents quartiers, sentir les ambiances, mais avant Lyon, j’avais sans cesse des envies d’ailleurs…
Une rencontre réussie, même avec un territoire, c’est une histoire de timing : certes j’ai toujours aimé les Alpes, mais je crois que je me suis attachée à la région quand j’ai compris la diversité des paysages, la richesse culinaire et les variétés culturelles qui en découlent, mais aussi la diversité des personnes, d’une histoire faite de révolutionnaires partant de Vizille, de canuts, de bougnats, d’immigrés, de chercheurs et d’ouvrier.
La France est très centralisée. Pourquoi les territoires sont-ils essentiels pour la transition juste ?
Les impacts des crises actuelles se ressentent par tout un chacun, sur son territoire, et chaque territoire étant différent (géologiquement, culturellement, économiquement…), les impacts sont différents. Et les solutions aussi. Penser qu’on peut trouver LA solution valable pour tous en restant dans sa tour d’argent ou son bureau parisien est au mieux utopique.
C’est sur les territoires qu’on peut expérimenter, impliquer les citoyen·nes, comprendre les problématiques… et trouver des solutions, qui pourront – ou pas – se décliner ailleurs.
Les gens sont sur les territoires, c’est là que nous pouvons construire avec eux et utiliser au mieux leurs connaissances du terrain et leur créativité.
Quel type d’ambassadrice es-tu ?
Question difficile, généralement je suis juste moi. Plus sérieusement, comme ambassadrice (mais pas seulement) je suis le genre à apprécier les rencontres, que ce soit sur des événements ou lors d’un café : présenter l’opération Milliard, informer des avancées, échanger, apprendre à connaître les structures… Quand j’ai le temps, je peux aussi m’impliquer sur LinkedIn ou m’adapter à d’autres besoins, mais c’est quand même la rencontre « en vrai » qui m’anime.
Si nous permettons d’apporter 1 milliard d’euros de plus à la transition juste, où en sera-t-on dans quelques années ?
Je pourrai fêter mes 50 ans l’esprit tranquille ! Un grand pas aura été franchi, l’impulsion sera forte et de nombreuses structures pour porter leurs projets avec sérénité sur les territoires ! Les impacts devraient se faire sentir rapidement (selon les sujets bien sûr).
Cela voudra dire que de nouveaux acteurs seront engagés financièrement et que la conscience sur l’importance de la transition juste sera mieux ancrée dans les esprits.
Nous avons évidemment besoin de plus qu’un milliard à terme mais je suis convaincue que le premier fera effet boule de neige.
Ton message à tes ami·es, ta famille et tes connaissances, aux Françaises et Français, pour qu’ils rejoignent le mouvement ?
Non seulement un autre monde est possible, mais nous sommes des milliers à être en train de le construire, avec nos forces et nos faiblesses, nos idées et nos maladresses, mais surtout avec un engagement intact, une bonne humeur à toute épreuve et une forte convivialité. La transition juste est en cours, mais elle a besoin d’être enrichie de toutes les énergies : rejoignez-nous, venez changer le monde dans la joie !
Les recommandations de Ingrid-Hélène
Un film à recommander ?
Demain, de Cyril Dion et Mélanie Laurent, pour se rappeler que des citoyen·nes trouvent des solutions sur les territoires partout dans le monde
Un livre ou une BD à recommander ?
Tresser les herbes sacrées, de Robin Wall Kimmerer, pour réfléchir sur la marchandisation du Vivant

Une chanson, un morceau, qui représente ton état d’esprit, ta vision du monde ?
Sans la nommer, de Georges Moustaki, parce que tant qu’il y aura un oublié de la société, la lutte continue.
Une figure que tu trouves particulièrement inspirante ?
Dur, des personnes inspirantes j’en rencontre trop… Je dirais Greta Thunberg pour sa colère et son courage porteurs d’espérance

Une citation qui incarne ton rapport au mode, ta conviction ?
« Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus conscients et engagés puisse changer le monde. C’est même la seule chose qui ne se soit jamais produite. » (Margaret Mead)